Tard

L’horloge du tableau du bord me rappelle que je suis en retard. Autant je fais les comptes, je ne sais pas ce que j’ai foutu avec les minutes ce matin.

Une autre lumière rouge et maintenant, c’est officiel: la seule façon d’arriver à l’heure serait de me téléporter. Avec un soupir, je décide de me calmer. Je retire mes gants et ma tuque, et je me regarde dans le miroir seulement pour constater que ma chevelure est aussi un chaos. J’allume la radio et je pense que j’aurais dû me faire un chignon. Il neige de l’autre côté du pare-brise et je me surprends à découvrir que la neige me semble étrange, presque insensée. Le feu devient vert, mais je reste immobile, ébahie. J’ai peur de démarrer. Le klaxon de la voiture derrière moi m’oblige à réagir. J’appuie, incertaine, sur l’accélérateur et j’avance lentement. Tout à coup, le paysage quotidien me semble si bizarre : tout est monochrome, rien à voir avec des jacarandas et des bougainvillées. Le thermomètre indique -16ºC et je me demande ce que je fais ici tandis que Lady Gaga chante I want your love, -love-love-love- I want your love

Encore un feu, rouge de nouveau. Je sais que je suis en retard, mais maintenant, je ne sais plus où je vais.

(Texte corrigé par Pascale Trencia. Merci beaucoup.)

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Celle qui revient est toujours une autre

Après avoir rangé ses affaires dans deux valises, après s’être fait demander si elle savait vraiment ce qu’elle faisait, après avoir laissé ses parents avec le regard triste et le cœur en morceaux, après être montée dans l’avion avec un nœud d’émotion dans l’estomac et un nœud de tension dans le dos, après avoir été examinée jusqu’à la conscience par les agents de la douane, après  s’être assise à côte du fleuve et s’être demandée si elle rêvait ou si c’était vrai, après avoir enduré stoïquement le rigueur des préjugés, après s’être fait demander si sa famille était aztèque ou maya, après avoir pleuré de mélancolie au milieu de la douche, après que des inconnus lui aient dit chaleureusement bienvenue chez-nous, après avoir offert une bouteille de vin aux filles qui jasaient et riaient à la table d’à côté seulement parce qu’elles lui rappelaient ses amies qui –à des milliers de kilomètres de là– répétaient la même scène, après avoir fait des blagues et ri toute seule, après que la psychothérapeute lui étende dans le visage le mot déracinement pendant quelques mois, après être montée sur des skis et avoir fini avec les jambes contusionnées et l’égo fracturé, après avoir dormi sous le ciel le plus étoilé de sa vie, après avoir donné des explications sur son accent, son origine et ce qui l’a amenée jusqu’ici, après avoir glissé sur la glace et joué dans la neige, après avoir été réveillée par la sirène d’un navire et couru comme une petite fille pour le trouver, après être rentrée chez-elle mentalement épuisée pour essayer suivre le fil de la conversation, après des soirées de lecture sur la rive, avec le soleil sur son visage et l’ombre du chêne jouant dans son dos, après avoir vécu à distance le cancer de son meilleur ami et la mort de sa grand-mère, après avoir trouvé un charmant renard rouge juste à la porte de sa maison, après être tombée amoureuse d’un pont vieux et corrodé, après avoir tenté de franchir la barrière culturelle et échouer, après être remontée sur des skis et finalement réussi à se tenir debout, après s’être immunisée au mot étrangère, après avoir écrit des pages entières d’un journal dont elle ne saura pas quoi faire ensuite, après avoir connu la toundra et s’être sentie émue par cette immensité, après s’être rendue compte que personne n’avait joué avec ses sentiments comme la météo de cette ville l’avait fait, après avoir fait une blague et (miracle!) écouté le rire spontané des autres, après avoir couru dans le bois jusqu’à l’épuisement de ses jambes, après avoir constaté que dans son armoire il n’y avait plus de place pour ranger des nostalgies et valeureusement se débarrasser de quelques-unes, après avoir trouvé des traces de perfection dans une crème glacée d’érable, dans une promenade en kayak, dans les pétales d’une tulipe, après avoir fait du fleuve un complice –pour le meilleur ou pour le pire–, après avoir mis à l’épreuve l’amour de sa vie, après s’être retrouvée à bout de souffle devant une aurore boréale, après s’être demandée à quelle heure elle commencera à nommer ce lieu « chez-elle», après s’être réveillée un jour sans se souvenir pourquoi elle était partie, après s’être habituée à ce qu’on l’appelle par un nom qui ne ressemble pas au sien, aux gens qui froncent les sourcils quand elle parle, aux moins trente degrés Celsius, à qu’on la corrige quand elle dit deux et douze, après s’être rendue compte que l’exil est toujours intempestif, après —seulement après tout ça et quelques autres choses— elle est capable de répondre quand les gens cherchent celle qui est partie : celle qui revient est toujours une autre.

(Un gros merci à Pascale Trencia pour son temps et patience dans la correction de ce texte.)